Sep 02

2013

Birmanie : L’ouverture de ce pays d’Asie du Sud-Est est un succès. Les investisseurs affluent pour profiter des opportunités. Entre les patrons des grands conglomérats et les ONG, les investisseurs empruntent une voie étroite.

Yangon, nouvel eldorado? En quelques mois, le centre économique du Myanmar (l’ex-Birmanie) est devenu un aimant pour investisseurs en quête de nouveaux horizons. Représentants de multinationales, entrepreneurs et avocats d’affaires affluent dans les lobbies des hôtels de luxe de la ville. «Il est rare d’avoir un marché de 60 millions de consommateurs, presque vierge, à votre disposition», commente le directeur d’une firme régionale.

Les chiffres reflètent ce redémarrage en trombe: 6,5% de croissance du PIB en 2012 et 6,75% prévu pour 2013. Le montant des investissements cumulés est de 43 milliards de dollars, dont 810 millions pour le seul premier trimestre 2013. Chine, Thaïlande, Hongkong et Royaume-Uni sont en tête du peloton des inves­tisseurs. Pas une semaine ne se passe sans qu’un gros contrat soit ­annoncé ou qu’une multinationale s’installe dans le pays. En juin, le norvégien Telenor et le qatari Ooredoo ont remporté l’appel d’offres pour installer des réseaux de téléphonie mobile à travers le pays. En juillet, Coca-Cola a annoncé son retour après soixante ans d’absence. Unilever a démarré début août la fabrication de produits alimentaires dans une toute nouvelle usine. A la mi-août, un consortium comprenant le sud-coréen Incheon International Airport a remporté l’appel d’offres pour la construction d’un nouvel aéroport international.

Les Suisses ne sont pas en reste. Nestlé, qui a toujours maintenu un bureau dans le pays durant la période de la junte militaire, et DKSH se montrent particulièrement dynamiques. Cette dernière a permis en janvier l’entrée sur le marché du groupe alimentaire italo-néerlandais Perfetti Van Melle et, en juillet, celle du confiseur allemand Haribo. Les autres principales sociétés suisses présentes dans le pays sont SGS, Zuellig, Diethelm ainsi que le consultant Thura Swiss, entreprise créée par un Suisse d’origine birmane.

Le Cambodge et le Vietnam ont aussi connu, au moment de leur ouverture dans les années 1990, un afflux similaire d’investisseurs étrangers, non sans effets sociaux et environnementaux. Les autorités birmanes veulent en tirer des leçons. «La Birmanie est l’un des rares pays en voie de développement qui promeut la responsabilité sociale des entreprises (RSE) comme avantage compétitif», résume Marie Guiraud, de la société d’aide à l’investissement responsable Global Diligence. Et, de fait, la suspension en septembre 2011 du projet de barrage hydroélectrique géant de Myintsone, dans le nord-est du pays – un contrat obtenu par une firme chinoise –, a indiqué la détermination du gouvernement birman.

Depuis, les exemples se sont multipliés. Un projet de mine de charbon à Dawei, à l’est de Yangon, a été annulé parce que jugé trop polluant. Les deux entreprises qui ont obtenu les

contrats de téléphonie mobile, Telenor et Ooredoo, ont dû mettre par écrit ce qu’elles comptaient faire concrètement dans le domaine de la RSE. Ooredoo s’est engagée à dépenser 60 millions de dollars sur dix ans. «La Commission des investissements est très attentive sur ce chapitre. Si nous sentons qu’il y a des risques en termes sociaux ou environnementaux, nous exigeons des études d’impact et nous formons une équipe pour en surveiller le déroulement», affirme Khine Khine Nwe, de la chambre de commerce du Myanmar.

«Ce qui est spécial ici, c’est le ­degré d’attention», indique Vicky Bowman, une ancienne ambassadrice du Royaume-Uni en Birmanie, qui a ouvert à Yangon, début août, le Myanmar Centre for Responsible Business. L’ambassade des Etats-Unis a mis en place un système de «reporting duty», qui oblige toutes les sociétés faisant un investissement de plus de 500 000 dollars à envoyer des rapports réguliers sur les impacts sociaux, environnementaux et au niveau des droits de l’homme. Christoph Burgener, ambassadeur de Suisse au Myanmar, souhaiterait, lui, mettre en place un système similaire pour les entreprises helvétiques. China National Petroleum Corporation, qui détient 51% des parts d’un gazoduc de 800 ki­lomètres de long à travers le territoire birman entre l’océan Indien et la frontière chinoise, a annoncé qu’elle construirait 45 écoles et 24 cliniques le long du pipeline.

Concrètement, l’un des écueils auxquels peuvent se heurter les groupes étrangers est la question de la terre, dont le statut est juridiquement flou. L’absence de cadastre et l’achat préemptif des terrains ces dernières années par les militaires ou les «cronies» – les hommes d’affaires qui se sont enrichis sous la junte – pour les revendre à des investisseurs au prix fort rendent la question sensible.

Les entreprises étrangères se trouvent aussi devant un dilemme. Ces cronies sont souvent les seuls à avoir la surface financière et la vision du marché nécessaires pour s’allier à une multinationale. «Le problème est que, si vous retirez les cronies, il ne restera plus que les sociétés étrangères. Ce qui n’est pas bon dans un pays où le nationalisme n’est jamais très loin de la surface», indique un entrepreneur européen avec plus de vingt ans d’expérience dans le pays .

Arnaud Dubus